Moi, attaquant d’Andorre, 11 ballons touchés / Euro 2020 / Gr.H / France-Albanie (3-0) / SOFOOT.com

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Mardi soir, ils ont touché 23 ballons à eux deux. Vis ma vie de Cristian Martínez et Márcio Vieira, attaquants d’Andorre contre une France championne du monde. La définition d’un vrai sale job.


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Il a les traits tirés des vieux combattants revenus du front, mais le verbe rapide de ceux qui ont besoin d’en parler. Et c’est normal : à l’échelle du football, Cristian Martínez vient de passer 68 minutes en enfer. Pas celui de Sartre, non, l’enfer, c’est pas les autres, celui d’Hugo. « L’enfer est tout entier dans ce mot : solitude. » Et d’ailleurs, ça continue : au milieu de la palanquée de champions du monde qui défilent dans le dédale de la zone mixte du Stade de France, lui est passé comme une ombre, épargné par les micros tendus et la bave aux lèvres de la presse. Il n’a pas dit mot pour une simple et bonne raison : parce que personne ne lui a demandé. Ou plutôt si, un gus téléphone tendu, à qui il a confié ceci en soupirant dans un français de frontalier : « Ce genre de matchs, c’est difficile. Tu n’as pas de ballons, et c’est presque normal. Mais bon, j’ai l’habitude, ça fait longtemps qu’on joue comme ça. Ce soir, je n’ai pas tiré au but. » Bref, Cristian Martínez est attaquant de la sélection d’Andorre, et mardi, il a touché 11 ballons. Plongée en Solitudie.

Perchoir et oreilles d’éléphant

Pas sûr que les profanes aient eu le temps d’imprimer son visage, où deux oreilles d’éléphant s’élèvent en barrière d’un collier de barbe aux frontières peu définies. Il faut dire que le peu de fois où il passait à la caméra, c’était pour voir son n°2 traverser l’écran en courant, à la vaine poursuite d’un ballon que Raphaël Varane et Clément Lenglet s’échangeaient dès qu’il s’approchait à moins de trois mètres. Il est 23h36, le type est là sans l’être vraiment, la main gauche furetant dans la broussaille du menton, la droite planquée dans le dos. En lecture de langage corporel, on y verrait presque une posture de petit garçon – qu’il est – impuissant. Dans sa carrière, Martínez est pourtant un type respecté : lors de la saison 2014-2015, il a même terminé meilleur buteur du championnat andorran avec le FC Santa Coloma, 22 buts au compteur, en jouant ailier droit. Mais en sélection, il bloque à trois pions en 52 capes. Il peut d’ailleurs citer contre qui : Saint-Marin, Géorgie, Irlande. Pas sûr que Giroud puisse faire de même.

Avec l’équipe nationale, il joue devant, faute de mieux. Mardi soir, il a même été associé sur le front de l’attaque du 4-4-2 de Koldo Álvarez à Márcio Vieira, n°8 dans le dos, un grand échalas de 34 piges, milieu défensif de formation. Zéro but en 88 sélections, douze ballons touchés en 85 minutes mardi. À la 2e minute, ils se sont rentrés dedans. Leur premier échange de passes est venu plus tard, beaucoup plus tard, à la 57e. Ils ont perdu des ballons, fait des fautes, râlé auprès de l’arbitre. Au milieu des enjeux de la soirée, et sous le perchoir où évoluent les Bleus depuis plus d’un an, les deux hommes avaient quelque chose de Sisyphe, le culturiste aux grosses cuisses éternellement condamné à porter un rocher en haut d’une montagne avant de l’en voir redescendre, et figure de l’absurde dans un essai d’Albert Camus de 1942. Ils étaient coincés dans une drôle de bulle d’ignorance que rien ne semblait pouvoir percer, où leur tâche principale constituait à courir dans le vide à la recherche d’une miette perdue. Foutu sale boulot. Foutue ingratitude. Foutue sélection.

Résignation

Lundi à Clairefontaine, Hugo Lloris avait été invité à deviser sur la question suivante : comment prépare-t-on un match où l’on ne touchera aucun ballon ? Prenons le pendant opposé : comment vit-on dans la peau d’un buteur qui n’aura jamais l’occasion de marquer ? On veut dire, vraiment, jamais. Cristian Martínez : « Ce qui m’a le plus impressionné, c’est la force qu’avaient les défenseurs, dit-il. Varane joue au Real, Lenglet au Barça, moi je suis petit en plus. (…) Alors oui, la nuit, tu rêves de mettre un but, de faire un bon match. J’ai la chance d’avoir marqué trois buts dans ma carrière avec Andorre, je sais ce que ça fait. Mais on est très loin du niveau moyen des sélections européennes, alors il faut travailler pour l’équipe. Je suis fier des gars, parce que même si on ne peut pas être fier d’avoir pris 3-0, on a laissé une bonne image d’Andorre. »
Se raccrocher aux branches, toujours. Dimanche prochain, celui qui joue désormais au FC Andorra va reprendre le championnat national, auréolé de son statut de semi-professionnel. Il dit : « C’est tout pareil que ce soir, sauf qu’on ne joue pas avec des gens qui gagnent des millions, qu’on ne joue pas avec Varane ou Griezmann. » Au match aller, il s’était fait une petite réputation dans l’Hexagone en abaissant la capuche de Kylian Mbappé devant les caméras, ce qui avait passablement agacé ce dernier. Cette fois-ci, en partant, il a simplement baissé la tête. Retour dans l’ombre.

Par Théo Denmat, avec Florian Lefèvre, au Stade de France





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